No. 01 · Conceptual

Le navire de Thésée à deux milliards de dollars

Le parc technologique a dépassé la capacité humaine de le gérer, et le reconstruire signifie le reconstruire pendant qu'il reste en mer.

Abstract. Le parc technologique que supervise le gouvernement de l'Alberta a dépassé le point où l'effort humain seul peut le maintenir à jour. Quarante ans de code, d'infrastructure, de règles d'affaires et de dépendances aux fournisseurs coûtent plus cher à porter chaque année, et les vulnérabilités connues augmentent plus vite qu'elles ne peuvent être corrigées. Moderniser le parc au moyen de projets conventionnels prendrait des générations. Ce document explique pourquoi ce calcul ne tient pas, pourquoi un effectif jumelant humains et IA constitue la voie à suivre, et ce que le reste de la collection démontrera.
Le parc technologique supervisé par le gouvernement de l'Alberta a dépassé la capacité humaine de le gérer. Les signes en sont présents ici en Alberta et partagés de façon anecdotique par d'autres gouvernements partout au Canada. Cette « dette technique », soit les décennies de code applicatif, d'infrastructure, de règles d'affaires, de données, de dépendances aux fournisseurs, de contrats et de documentation accumulés sur plus de 40 ans, surcharge le gouvernement et freine les initiatives de transformation. Malgré tous les efforts, le navire du gouvernement n'arrive pas à suivre le rythme d'évolution des technologies, avec des coûts toujours croissants et une diminution constante des compétences et des connaissances liées à ces systèmes hérités.

À l'heure actuelle, l'Alberta dispose de plusieurs centaines de millions de dollars en ententes-cadres de services applicatifs (contrats AMSA) destinées à maintenir ces systèmes à jour. Cependant, ces contrats ne livrent pas les résultats dont nous avons besoin. La santé des applications se détériore plus vite qu'elle ne peut être corrigée, et les plus récents modèles d'IA découvrent des cybervulnérabilités plus rapidement que jamais. Au cours des 12 derniers mois, le nombre de vulnérabilités connues du public dans les technologies sous-jacentes utilisées par l'Alberta a augmenté de 78,2 %. Notre propre évaluation approfondie du parc a révélé une augmentation supplémentaire d'environ 33 % par-dessus ce niveau de référence, de sorte que les préoccupations cybernétiques documentées ont plus que doublé. Notre vitesse de correction, elle, n'a pas augmenté.


## §01 Un problème générationnel

À l'automne 2024, l'équipe de la haute direction du ministère a estimé que le coût de modernisation de ces systèmes s'élevait à environ deux milliards de dollars. La méthodologie reposait sur des heuristiques simples; le coût est probablement beaucoup plus élevé. Quoi qu'il en soit, ce chiffre constitue un point de départ raisonnable pour amorcer la conversation. Au sein du ministère de la Technologie et de l'Innovation (TI), notre budget pour moderniser de tels systèmes fluctue entre 80 M$ et 120 M$ par année. Cela signifie que si nous ne faisions rien d'autre, que les coûts n'augmentaient pas, que toutes les technologies et leurs soutiens demeuraient statiques et que nous consacrions tout notre temps à régler ce problème, nous pourrions moderniser ces systèmes en environ 20 ans. Cela fait beaucoup de « si ».

La réalité, c'est que la demande de services de TI n'a jamais été aussi forte; la population a un fort appétit pour des services publics modernes, sécurisés et utiles. Les ministères souhaitent moderniser leurs services, réduire les formalités administratives et offrir les programmes dont les Albertains ont besoin. Le soutien applicatif prend fin pour des systèmes critiques au cours des 12 à 48 prochains mois, et d'importants investissements doivent être faits pour répondre aux changements législatifs et réglementaires. Deux grands changements cette année, le lancement du Programme d'aide aux personnes handicapées de l'Alberta et de Care First, mettent en œuvre des modifications de programme importantes qui toucheront des centaines de milliers d'Albertains. Ces systèmes ont un coût. À l'heure actuelle, plus de quarante initiatives législatives ou réglementaires de ce genre sont en cours.

À l'ère pré-IA, nous ne livrions pas de nouvelles plateformes et solutions au rythme de 70 par année (une tous les 3 à 4 jours). Lorsque nous avons évalué notre vélocité en 2024, nous avons estimé qu'il faudrait 130 ans pour renouveler le cycle de vie de ces systèmes. On peut affirmer sans risque qu'aucun gouvernement, aucune population ni aucun fournisseur ne peut tolérer ou soutenir des projets technologiques qui s'étendent sur des siècles. Le gouvernement répond continuellement aux besoins de la population, et ses programmes, politiques, règlements et lois évoluent sans cesse. Il fallait travailler autrement.

Pour moderniser au rythme actuel 130 ans. Au rythme de correction actuel, l'horizon pour éliminer la dette technique existante atteint environ 130 ans. Aucun gouvernement, aucune population ni aucune industrie ne peut tolérer des projets qui s'étendent sur des siècles.


## §02 Le navire du gouvernement

En poursuivant ces changements, l'Alberta mettait en œuvre une approche du « navire de Thésée ». Le philosophe Plutarque a utilisé ce célèbre navire de Thésée comme expérience de pensée, imaginant le remplacement, sur une période semblable, de chaque planche, chaque pont, chaque mât, chaque voile et chaque pièce de gréement, et il a posé la question de savoir si, après ce remplacement, le célèbre navire existerait toujours. L'Alberta tentait de remplacer le gouvernement d'une façon semblable, en substituant de petits morceaux, des correctifs ici et là, des remplacements occasionnels, en s'attendant à ce qu'avec le temps, le navire du gouvernement demeure étanche.

Mais les gouvernements ne peuvent pas s'arrêter, et les services ne peuvent pas être suspendus pour permettre aux techniciens, aux développeurs et aux gestionnaires de projet de reconstruire nos technologies. Et nous ne pouvons pas nous permettre de rapiécer ce navire sur plusieurs générations. Il nous faut de nouvelles méthodes pour reconstruire un nouveau navire.

"Nous devons reconstruire ce navire pendant qu'il navigue, et cela signifie parfois beaucoup d'écopage pendant que l'on colmate une brèche dans la coque." · Livre blanc 1 · Le navire de Thésée à deux milliards de dollars

Souvent, le plus grand frein à la transformation est la dette technique des systèmes en place. Là où les ministères souhaitent aller vite, les systèmes que nous avons bâtis nous retiennent parce qu'ils sont rigides, complexes et souvent impénétrables. Malgré ces défis qui semblent insurmontables, TI a élaboré une stratégie pour moderniser le gouvernement non pas à l'échelle des siècles, mais en quelques courtes années.

Ces livres blancs présentent une gamme d'approches, de technologies et de méthodes. Certaines sont des façons conceptuelles de travailler pour les humains, d'autres sont des documents techniques qui décrivent en détail nos méthodes, nos outils et nos technologies. La plupart de ces approches font appel à des systèmes d'intelligence artificielle, qui constituent la seule façon de surmonter ce problème.


## §03 Pourquoi l'IA

Pour le profane, qu'est-ce que l'ère actuelle de l'intelligence artificielle générative (simplement appelée IA ci-après) offre à l'Alberta que les méthodes antérieures et les humains ne peuvent offrir? Dans le domaine de la technologie, l'IA offre déjà une intelligence de niveau humain à une vitesse surhumaine. Elle est également évolutive, permettant à de nombreuses instances parallèles (appelées agents) de décomposer des problèmes complexes en utilisant leurs compétences inhérentes de reconnaissance de formes, augmentées d'outils logiciels courants. Ces agents sont également persistants au point d'être implacables, ils possèdent une capacité d'attention (appelée « fenêtre de contexte » en IA) supérieure à celle de bien des humains. De plus, ils parlent et comprennent presque toutes les langues humaines et numériques jamais créées. Quand ils ne comprennent pas, ils prédisent, ou « infèrent », à partir de modèles logiques que nous ne pouvons pas voir. Là où l'humain moyen est capable de nommer quelques dizaines d'attributs d'un objet, d'une personne ou d'un système, les systèmes d'IA classifient des milliers d'attributs pour chaque mot-concept, document, motif, image ou partie d'image qu'ils voient, par un processus appelé « vectorisation ». Cette profondeur de compréhension fait qu'ils possèdent des intuitions que nous n'avons pas consciemment, et dans l'espace technique, cela leur permet de « voir » la forme des concepts et des motifs rapidement, souvent en quelques secondes, là où un humain travaillerait laborieusement pendant des mois pour produire des observations similaires. Et tandis que les humains peuvent lire entre 100 et 400 mots par minute, l'IA peut traiter des millions de mots dans le même temps, trouvant soit une aiguille dans une botte de foin, soit le motif dans le bruit à travers de vastes bases de connaissances et de code.

Nulle part peut-être ces compétences ne sont-elles plus précieuses que dans la compréhension des systèmes complexes de TI gouvernementale. Grâce à ces capacités, l'IA peut être déployée pour analyser l'ensemble de notre parc technologique, soit une étendue de code dépassant actuellement les 466 millions de lignes, et lire chaque modèle, dépendance, relation et fonction à travers des milliers d'applications en moins d'une journée. Dans un an, elle pourra probablement le faire en moins d'une heure. Les livres blancs ultérieurs de cette collection montrent exactement comment cela fonctionne et révèlent ce processus.

L'IA est plus utile que la simple contemplation du problème. Elle peut corriger ce qu'elle trouve.


## §04 Les défis et la solution

Bien conçus, ces agents d'IA offrent la possibilité de comprendre et de reconstruire les systèmes gouvernementaux à grande vitesse. Leur nature générative et leur compréhension approfondie de la technologie, de la terminologie et de l'environnement technique dans lequel ils évoluent font de l'IA un outil uniquement qualifié pour analyser puis réparer nos logiciels et notre infrastructure. Là où nous disposons d'un nombre fixe et limité d'employés humains, TI a maintenant la capacité de créer un effectif parallèle d'agents d'IA se comptant par dizaines de milliers. Alors que nous n'examinons habituellement les applications que lorsqu'elles tombent en panne, des agents peuvent être affectés uniquement au maintien de la santé de chaque application, à la mise à l'essai et à la correction de chaque bogue observé, à la surveillance de chaque cybervulnérabilité connue, puis à la correction de l'application. Il est raisonnable, et pratique, de créer de 1 à 10 agents qui ne font rien d'autre qu'évaluer, surveiller et, au besoin, réparer obsessivement chaque application du parc.

Malgré leurs manifestations (ou simulations) évidentes d'intelligence, ces travailleurs d'IA sont aussi sujets à la distraction, aux envolées fantaisistes, aux malentendus, et ils n'ont fondamentalement aucune mémoire à long terme. Au sens figuré, ce sont des génies amnésiques, capables de résoudre des problèmes ardus pour ensuite oublier instantanément leur tâche, tous les échanges antérieurs et même vous, entre chaque interaction. Cela peut être un artéfact de la génération actuelle de ces modèles, mais c'est un enjeu de taille à l'heure actuelle. Sans mémoire, la chaîne continue de réflexion, de planification et d'évaluation se brise facilement, et les progrès stagnent. À leur meilleur, ils surpassent la performance humaine dans le domaine technique. À leur pire, ce sont des témoins peu fiables, et ils peuvent faire des erreurs graves ou des erreurs de jugement en raison d'informations incomplètes. Les entreprises qui les construisent, comme OpenAI et Anthropic, les ont rendus sycophantes et flatteurs dans leurs éloges, même envers de mauvaises idées, avec un empressement à plaire qui est, au mieux, contre-productif.

Seuls, les agents d'IA manquent également d'agentivité. Leurs capacités se limitent aux mots et aux médias qu'ils créent. Et il nous appartient de construire les outils pour traduire ces mots en action. Et malgré leurs connaissances générales, à la fois impressionnantes et exigeantes par leur étendue et leur profondeur inconnues, ces agents ne savent rien des méthodes internes d'un gouvernement. Ils ont besoin d'instructions, de processus, de clarté et d'orientation, tout comme tout nouvel arrivant dans une organisation pour réussir.

Malgré leurs nombreuses, évidentes et exaspérantes lacunes, un humain et un agent d'IA jumelés peuvent accomplir le travail de 100 personnes, et souvent en une fraction du temps. C'est une affirmation audacieuse, mais une que nous avons prouvée en Alberta à maintes reprises au cours des 18 derniers mois, et pour laquelle nous présenterons les preuves, l'approche et le code qui démontrent la véracité de ces affirmations. Et malgré ces défis, ces outils sont notre seul espoir de transformer 40 ans de code, et des milliards de dollars, en un gouvernement moderne et sécurisé.

Pour faire tout cela, notre personnel humain en Alberta doit d'abord apprendre à diriger ces agents. Travailler efficacement avec l'IA n'est ni facile ni évident.


## §05 Ce qui s'en vient

Au fil de cette série de livres blancs, l'Alberta présentera comment nous avons bâti des solutions d'IA agentique qui nous permettront de défier, et de terrasser, l'hydre à quatre têtes que constituent la **dette technique**, la **cybersécurité**, la **demande croissante** et notre **budget déficitaire**. Ces documents vous feront découvrir notre Académie d'IA, nos harnais agentiques, nos nouveaux systèmes et constats, ainsi que la manière dont nous faisons évoluer nos processus de gestion pour résoudre ces problèmes rapidement. Nous partageons nos quatre approches à l'égard de la dette technique, chacune plus transformatrice (et radicale) que la précédente, ainsi que les constats issus de nos aventures dans les résultats axés sur l'IA.

Les livres blancs Vélocité sont conçus pour servir de plan directeur aux autres gouvernements qui souhaitent reproduire ce que fait l'Alberta. L'Alberta poursuit activement ce travail, mais nous ne pouvons pas nous permettre d'attendre. Si elle n'est pas freinée, la dette technique nous mènera vers un « hiver cybernétique », où les acteurs malveillants accéderont pour quelques sous à ce qu'il nous en coûtera des milliers à corriger. Les enjeux de cybersécurité sont réels et leur résolution est un impératif que tous les gouvernements devront affronter tôt ou tard. Combinée à la demande accrue, aux budgets en déclin et au paysage technologique en mutation, la modernisation s'impose à nous. Nous croyons qu'elle doit se produire très bientôt, et que l'IA est la seule voie pour y parvenir. En suivant les méthodes décrites ici, nous estimons pouvoir réduire à la fois le temps et le coût de la transformation numérique.

Le chiffre que vise l'Alberta 95 %. Avec la bonne ingénierie, la bonne formation et les bonnes stratégies, l'Alberta croit pouvoir réduire le coût et le temps de mise en œuvre de ces correctifs d'environ quatre-vingt-quinze pour cent.

Ces livres blancs montrent comment nous procédons et comment nous mesurons nos succès. Nous communiquerons nos progrès en toute transparence et continuerons à publier ces livres blancs ouvertement. Nous investissons massivement dans notre personnel pour qu'aucune personne ne soit laissée pour compte dans la poursuite de l'adoption de l'IA, tout en repensant les rôles de l'avenir.


Nous vous invitons toutes et tous à vous joindre à nous dans cette démarche.

Tags: thesis, technical-debt, cybersecurity, ai-agents, modernization

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